
Des chaussures et des livres, voilà ce qu’il restera de moi.
Et voilà ce qu’il reste de cette femme dans cette maison que je ne connais pas.
Les bijoux, on se les partage, on les vend, on les vole.
Les vêtements, les meubles et les vieux bibelots vont chez Emmaüs.
Les livres, on les garde pour le cousin érudit ou la petite qui aime tellement lire, puis on les oublie et c’est tellement lourd, des livres, on ne va pas faire ce voyage juste pour des livres.
Reste les chaussures.
Qui peut s’intéresser à de vieilles chaussures ?
Des chaussures usées, abimées, déformées par le pied qui les a portées, ne peuvent plus servir à personne.
La personne est morte, le soulier est abandonné.
Pourtant je les vois vivre encore et battre le pavé, ces petites chaussures usées.
Ce tissu abimé semble avoir formé un joli petit nœud coquet au-dessus du cuir.
Je vois cette femme les essayer dans une boutique. Le cuir est brillant, la semelle rigide, mais ce petit nœud est tellement charmant. Je la vois tourner son pied devant le miroir, soulever sa robe pour voir si le coupe sied au galbe de son mollet. Je la vois sourire et dire « je les prends ».
On sourit toujours quand on achète une paire de chaussures, parce qu’une paire de souliers, c’est un nouveau chemin emprunté.
On n’achète jamais une paire de chaussures au hasard.
On les achète pour marcher longuement, travailler, séduire, courir, trottiner.
Choisir une paire de chaussures, c’est choisir son chemin. « Et avec celles-là, j’irai loin ! », sourit-on toujours.
Moi, j’ai une centaine de paires de chaussures. Une centaine de chemins possibles.
Il y a les vieilles chaussures usées et tellement confortables, celles que l’on met quand on va beaucoup marcher et qu’il pleut ou qu’il fait froid, ou que l’on met parfois en se disant : tant pis, elles sont moches, mais j’ai besoin de douceur aujourd’hui, d’être protégée, câlinée.
Il y a la multitude de petites ballerines qui m’ont permis de garder une once de féminité lorsque je portais mes bébés, que je trottinais derrière la poussette, que je courrais d’une école à l’autre, que je faisais les courses, le marché et me noyais dans la maternité. Des ballerines de toutes les couleurs, pour osciller entre la femme, la petite fille et la maman, mais pas la putain.
Oh, non ! La putain a d’autres chaussures. De magnifiques chaussures à talons très hauts, qui courbent le pied comme une torture, qui font se sentir grande, supérieure et terriblement charnelle. Le seul chemin pour la chaussure de putain, quand on ne pratique pas ce métier, c’est la relation conjugale, ou tout au moins longue. On ne peut pas porter une chaussure de putain au premier rendez-vous, c’est impossible. Ça voudrait dire : « prends-moi, là, tout de suite, comme une chienne, sur la table ! » et quand on espère un peu de romantisme, c’est incompatible. Sur le long terme, c’est jouable, et c’est même souvent souhaitable pour relancer quelques ardeurs.
La chaussure de putain peut aussi parfaitement être utilisée à contre-emploi, pour brouiller les pistes. Avec des vêtements très sages, elle laisse planer le doute, fait monter le désir.
Et puis, il y a les bottes aussi. Les bottes tiennent la cheville et donne une assurance dans la marche que ne permettent pas les chaussures de putain. Les bottes imposent une chorégraphie de bottes. Le pied n’est plus libre, il entraine la cheville, puis la cuisse et tout le corps dans un mouvement d’envol. Avec des bottes, on danse.
Le pied est caché, puis la cheville, le mollet.
Pour voir le bout d’une botte, on est obligé de remonter vers la cuisse, de l’entrevoir, de l’imaginer. La botte, c’est pour les imaginatifs et les poètes, ceux qui sont capables de voir ce qui est caché, de désirer ce qui ne se voit pas.
Et il y a toutes les autres chaussures : les chaussures ou les bottines à lacets, qui se font et se défont comme un corset, qui demandent de la patience et donnent un préliminaire au pied, les chaussures originales, celles que personne ne porte, sauf moi, à talons en forme de cœur, d’aquarium, avec un gros nœud rouge ou des petits grelots, qui sont mon humour au bout des pieds, que certains trouvent très vulgaire et qui en fait sourire beaucoup, les chaussures plates, les chaussures masculines, les chaussures comme tout le monde pour passer inaperçue.
Toutes sont mon histoire, toutes sont moi, femme.
Ces chaussures seront tout ce qu’il restera de ma féminité quand je serai oubliée.
Tous mes désirs, toutes mes contraintes, tous mes combats, mes injonctions, toutes mes défaites, seront là, dans un vieux grenier.
Il suffira de regarder et d’imaginer.
